JEAN-MICHEL VEILLON
Flûtes traversières en bois

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Jean Michel Veillon refuse le prix
« Produit en Bretagne ».
Propos recueillis par Dominique Le Guichaoua.

Le prix « Produit en Bretagne » qui récompense chaque année trois albums de musique bretonne récemment parus a été remis les 8 août dernier lors d’une cérémonie organisée au Festival Interceltique de Lorient. L’initiative de ce prix revient à l’association du même nom qui regroupe quelques 120 entreprises adhérentes appartenant aux secteurs de l’agro alimentaire, des biens d’équipement, de la distribution, des société de service et de bien culturel. Toutes, sous la bannière « Un savoir faire 100% breton » se sont engagées à assurer la promotion commune d’environ 2000 produits représentatifs de la qualité et identifiables au logo phare jaune et bleu apposés sur le poisson, la charcuterie, la viande, les produits laitiers, les boissons ou encore, les textiles, les livres et les disques. Radicalement opposé à l’idée même d’amalgamer produit de consommation courante et production artistique, le flûtiste Jean Michel Veillon, lauréat cette année pour le disque « Beo » (duo Veillon Riou / An Naër Produktion), a refusé à titre personnel de recevoir le prix en dénonçant l’esprit mercantile qui consiste pour les entreprises à exploiter tout aspect culturel susceptible de donner une couleur régionale à leurs produits. Explications.

Dans quelles conditions as-tu appris que le prix "Produit en Bretagne" avait été décerné à l'album "Beo" du duo Veillon - Riou?
Par An Naër Produksion, qui m'en a informé à l'avance en me demandant d'être présent avec Yvon Riou à la remise des Prix le mercredi 8 août dernier dans le cadre du festival interceltique de Lorient. Ni Yvon ni moi ne pouvions y être présents, ce qui explique pourquoi j'ai écrit un courrier exposant ma position personnelle et excusant notre absence ce jour là.

Le disque avait bel et bien été présenté comme candidat au prix par "An Naër Produksion" votre maison de disques?

Oui. Mais il y avait eu un malentendu entre An Naër Produksion et le duo. En ce qui me concerne, j'aurais préféré que nous en parlions auparavant et que notre cd ne soit pas en lice pour ce prix. Mais bon, les malentendus étant ce qu'ils sont, il fallait assumer. Ma manière d'assumer, c'est de dire très franchement que je ne veux pas de ce prix, et d'expliquer pourquoi. Je m'exprime à titre personnel, donc mes bonnes relations avec Yvon Riou ou avec An Naër ne sont pas remises en cause.

Qu'est ce qui t'a amené à titre individuel à refuser le prix ?
Ce qui m'a amené à ce refus, c'est d'abord un constat qui m'inquiète et m'irrite : depuis plusieurs années, on assiste en Bretagne à l'emprise de plus en plus étouffante de certaines entreprises commerciales sur le domaine culturel et artistique. Ces entreprises, parfois groupées comme c'est le cas pour le comité Produit en Bretagne, utilisent et exploitent tout aspect culturel susceptible de donner une couleur régionale à leurs produits ou leurs services. J'y vois un premier problème, car certains artistes, en endossant aimablement les couleurs de ces entreprises, cautionnent les manières d'agir et de penser de leurs dirigeants. Pourquoi pas, me direz-vous ?…
Parce que le second problème, c'est que le mode de communication de ces entreprises réduit la création et le travail artistique à des arguments de vente, en même temps qu'elle assimile toute production artistique à un produit de consommation courante. Ainsi, le comité Produit en Bretagne attribue indifféremment son logo à un disque, une livre de beurre ou une bouteille de lait ribot. C'est bien la preuve que pour les membres de ce comité, toute valeur ne peut être que commerciale. Dans leur esprit, seul le marché compte, et à l'intérieur du marché, tout est comparable, la culture et le domaine artistique n'échappant pas à la règle. Je refuse d'adopter ce point de vue qui met en péril le monde artistique et les professions qui en vivent. Donc je refuse le prix qui illustre ce point de vue.

Qu'est ce qui te choque dans le fait que la culture bretonne rencontre l'économie et comment expliquer comme tu le dis "l'enthousiasme béat qui submerge plusieurs artistes et journalistes régionaux"?
Commençons par rappeler que dans son histoire assez récente la Bretagne n'a pas souvent vu sa culture à l'honneur, ni même son économie. C'est peut-être là ce qui justifie aujourd'hui l'enthousiasme béat de certains artistes, journalistes ou militants bretons…
Que la culture -bretonne ou autre- rencontre l'économie ne me choque pas particulièrement. La diffusion de presque toute production artistique implique entre autres l'usage de mécanismes commerciaux, donc économiques. C'est un fait que je serais d'ailleurs malhonnête de nier puisque j'enregistre des disques qui sont vendus dans le commerce.
Ce que je trouve choquant, c'est la surenchère et le rabâchage contribuant à vanter les rapports entre culture et économie : "la culture bretonne rencontre enfin l'économie" est une phrase que l'on a très souvent lue et entendue en Bretagne ces dernières années, provenant d'acteurs culturels ou industriels et même d'élus (ce qui est un comble je trouve). Cette phrase revient à faire admettre que cette "rencontre" est synonyme d'adaptation, de modernisation et de progrès : sans cette "rencontre", la culture bretonne n'aurait donc pas d'avenir.
En d'autres termes, la culture bretonne doit s'adapter à l'économie en cours, car sa valeur ne dépend que de son aptitude à être commercialisée : c'est bien la logique de Produit en Bretagne, et je pense qu'il faut la rejeter.
Notons par ailleurs que ce type de déclaration triomphante précise qu'il s'agit de "culture bretonne", mais se garde bien en revanche d'apposer un adjectif à "économie"… Pourquoi ne pas dire franchement "économie libérale" ou "économie capitaliste", puisque c'est bien ce dont il s'agit ici ? Si on doit se réjouir de quelque chose, autant savoir précisément de quoi !

Pourquoi selon toi la culture régionale et bretonne en particulier suscite t'elle aujourd'hui autant de convoitises de la part des industriels?
Parce que le système capitaliste ne peut rien faire d'autre que récupérer à son compte tout ce qui est susceptible de générer du profit, en Bretagne ou ailleurs.
Le combat culturel mené en Bretagne depuis des années par le milieu associatif (associations à but non lucratif) et par certaines formations politiques bretonnes (non sectaires) a été vif et animé, tant au niveau de la musique qu'au niveau linguistique, et il a sans doute contribué à populariser des idées à la fois régionalistes et européennes. Mais en l'absence affligeante d'une politique officielle qui prendrait enfin en compte les réalités régionales, ce sont les investisseurs privés qui viennent faire semblant de proposer leur aide, prêts à emmagasiner les fruits de luttes auxquelles ils ont été totalement indifférents auparavant. Ils réussissent à se faire passer pour des régionalistes sincères - et finissent peut-être par le croire eux-mêmes - alors qu'ils ne souhaitent sans doute qu'un affaiblissement de l'Etat, ce qui laisserait le maximum de champ libre à leur visées capitalistes.

Quelles constatations as tu eu l'occasion de faire à ce sujet lors de tes déplacements dans d'autres régions d'Europe?
J'ai pu constater qu'avec quelques variantes, le problème de la récupération et le "recyclage" libéral d'idées régionalistes se retrouve localement en Italie du Nord, en Espagne, en Irlande… Mais pour plus de précisions, adressez-vous à des journalistes, car c'est leur travail de mettre en lumière ce genre de déviances.
Plus globalement, c'est l'éternelle question du contrôle de la culture et de sa place au sein de la société qui m'apparaît comme l'un des enjeux cruciaux de ce début de siècle. Et ça, j'ai pu le constater partout où je suis allé en Europe, et aussi aux USA.

Peux tu nous dire comment ta musique s'oppose de façon contestataire aux règles que la loi du marché nous impose?
Ma musique ne s'oppose pas aux lois du marché. Simplement, le fait qu'elle ne réponde pas de par sa nature aux exigences d'un certain formatage esthétique ne la met pas en position d'être un objet de consommation courante.
En cela elle s'oppose à une certaine conception de la musique qu'affectionne le "marché" : assourdissante, matraquée partout et à toute heure, immédiatement rentable, puis jetable tout aussi rapidement.

Quelles idées selon toi se dissimulent derrière l'appellation "Produit en Bretagne"?

Au moins celle-ci : utiliser la vitalité culturelle bretonne du moment pour en faire un argument de vente. Pour vendre quoi ? Tout ce qui rapporte plus que la culture je suppose...
Il y a sans doute d'autres idées derrière cette appellation, mais chercher à les mettre en évidence relèverait de l'enquête journalistique. Or je le répète : je suis musicien, pas journaliste.

Comment expliques tu que parmi les membres du jury, des acteurs du milieu culturel breton soient bien peu regardants par rapport à l'image de ce prix ?
Je crois que les membres du jury sollicité par Produit en Bretagne sont pour la plupart des gens sincères qui pensent agir efficacement pour leur région et œuvrer pour son rayonnement culturel et économique. Là où la culture bretonne est célébrée, ils ne voient pas en quoi il pourrait y avoir un quelconque problème moral ou une quelconque perversion.
C'est hélas une situation assez typique en Bretagne : après tant d'années d'oppression culturelle, on se méfie souvent beaucoup plus de l'Etat que des "providentiels" hommes d'affaires qui se redécouvrent tout à coup des racines et des motivations bretonnes.

Il y a quelques mois, tes questionnements sur le sujet à l'occasion des concerts du groupe "An Tour Tan" auxquels tu participais ont entraîné un certain flottement et à la suite de cela ton départ. Peux tu nous en dire d'avantage?
J'avais effectivement posé plusieurs questions par écrit au pianiste Didier Squiban sur la nature du sponsoring qui accompagnait son groupe An Tourtan dont j'étais alors membre.
Oser poser ces questions m'avait valu d'affronter la colère du sponsor en personne, d'ailleurs membre du comité Produit en Bretagne. J'avais assez violemment réagi mais heureusement une discussion un peu apaisée avait suivi. Ce que j'avais appris au cours de cette discussion avait suffisamment confirmé mes doutes pour que je quitte An Tourtan la semaine suivante.