Le prix « Produit en Bretagne » qui récompense chaque année trois albums de musique bretonne récemment parus a été remis les 8 août dernier lors d’une cérémonie organisée au Festival Interceltique de Lorient. L’initiative de ce prix revient à l’association du même nom qui regroupe quelques 120 entreprises adhérentes appartenant aux secteurs de l’agro alimentaire, des biens d’équipement, de la distribution, des société de service et de bien culturel. Toutes, sous la bannière « Un savoir faire 100% breton » se sont engagées à assurer la promotion commune d’environ 2000 produits représentatifs de la qualité et identifiables au logo phare jaune et bleu apposés sur le poisson, la charcuterie, la viande, les produits laitiers, les boissons ou encore, les textiles, les livres et les disques. Radicalement opposé à l’idée même d’amalgamer produit de consommation courante et production artistique, le flûtiste Jean Michel Veillon, lauréat cette année pour le disque « Beo » (duo Veillon Riou / An Naër Produktion), a refusé à titre personnel de recevoir le prix en dénonçant l’esprit mercantile qui consiste pour les entreprises à exploiter tout aspect culturel susceptible de donner une couleur régionale à leurs produits. Explications.
Dans quelles conditions
as-tu appris que le prix "Produit en Bretagne" avait été
décerné à l'album "Beo" du duo Veillon - Riou?
Par An Naër Produksion, qui m'en a informé
à l'avance en me demandant d'être présent avec Yvon Riou
à la remise des Prix le mercredi 8 août dernier dans le cadre du
festival interceltique de Lorient. Ni Yvon ni moi ne pouvions y être présents,
ce qui explique pourquoi j'ai écrit un courrier exposant ma position
personnelle et excusant notre absence ce jour là.
Le disque avait bel et bien été présenté
comme candidat au prix par "An Naër Produksion" votre maison
de disques?
Oui. Mais il y avait eu un malentendu entre An Naër Produksion et le duo.
En ce qui me concerne, j'aurais préféré que nous en parlions
auparavant et que notre cd ne soit pas en lice pour ce prix. Mais bon, les malentendus
étant ce qu'ils sont, il fallait assumer. Ma manière d'assumer,
c'est de dire très franchement que je ne veux pas de ce prix, et d'expliquer
pourquoi. Je m'exprime à titre personnel, donc mes bonnes relations avec
Yvon Riou ou avec An Naër ne sont pas remises en cause.
Qu'est ce qui t'a
amené à titre individuel à refuser le prix ?
Ce qui m'a amené à ce refus, c'est d'abord un constat qui m'inquiète
et m'irrite : depuis plusieurs années, on assiste en Bretagne à
l'emprise de plus en plus étouffante de certaines entreprises commerciales
sur le domaine culturel et artistique. Ces entreprises, parfois groupées
comme c'est le cas pour le comité Produit en Bretagne, utilisent et exploitent
tout aspect culturel susceptible de donner une couleur régionale à
leurs produits ou leurs services. J'y vois un premier problème, car certains
artistes, en endossant aimablement les couleurs de ces entreprises, cautionnent
les manières d'agir et de penser de leurs dirigeants. Pourquoi pas, me
direz-vous ?…
Parce que le second problème, c'est que le mode de communication de ces
entreprises réduit la création et le travail artistique à
des arguments de vente, en même temps qu'elle assimile toute production
artistique à un produit de consommation courante. Ainsi, le comité
Produit en Bretagne attribue indifféremment son logo à un disque,
une livre de beurre ou une bouteille de lait ribot. C'est bien la preuve que
pour les membres de ce comité, toute valeur ne peut être que commerciale.
Dans leur esprit, seul le marché compte, et à l'intérieur
du marché, tout est comparable, la culture et le domaine artistique n'échappant
pas à la règle. Je refuse d'adopter ce point de vue qui met en
péril le monde artistique et les professions qui en vivent. Donc je refuse
le prix qui illustre ce point de vue.
Qu'est ce qui te
choque dans le fait que la culture bretonne rencontre l'économie et comment
expliquer comme tu le dis "l'enthousiasme béat qui submerge plusieurs
artistes et journalistes régionaux"?
Commençons par rappeler que dans son histoire assez récente la
Bretagne n'a pas souvent vu sa culture à l'honneur, ni même son
économie. C'est peut-être là ce qui justifie aujourd'hui
l'enthousiasme béat de certains artistes, journalistes ou militants bretons…
Que la culture -bretonne ou autre- rencontre l'économie ne me choque
pas particulièrement. La diffusion de presque toute production artistique
implique entre autres l'usage de mécanismes commerciaux, donc économiques.
C'est un fait que je serais d'ailleurs malhonnête de nier puisque j'enregistre
des disques qui sont vendus dans le commerce.
Ce que je trouve choquant, c'est la surenchère et le rabâchage
contribuant à vanter les rapports entre culture et économie :
"la culture bretonne rencontre enfin l'économie" est une phrase
que l'on a très souvent lue et entendue en Bretagne ces dernières
années, provenant d'acteurs culturels ou industriels et même d'élus
(ce qui est un comble je trouve). Cette phrase revient à faire admettre
que cette "rencontre" est synonyme d'adaptation, de modernisation
et de progrès : sans cette "rencontre", la culture bretonne
n'aurait donc pas d'avenir.
En d'autres termes, la culture bretonne doit s'adapter à l'économie
en cours, car sa valeur ne dépend que de son aptitude à être
commercialisée : c'est bien la logique de Produit en Bretagne, et je
pense qu'il faut la rejeter.
Notons par ailleurs que ce type de déclaration triomphante précise
qu'il s'agit de "culture bretonne", mais se garde bien en revanche
d'apposer un adjectif à "économie"… Pourquoi ne
pas dire franchement "économie libérale" ou "économie
capitaliste", puisque c'est bien ce dont il s'agit ici ? Si on doit se
réjouir de quelque chose, autant savoir précisément de
quoi !
Pourquoi selon
toi la culture régionale et bretonne en particulier suscite t'elle aujourd'hui
autant de convoitises de la part des industriels?
Parce que le système capitaliste ne peut rien faire d'autre que récupérer
à son compte tout ce qui est susceptible de générer du
profit, en Bretagne ou ailleurs.
Le combat culturel mené en Bretagne depuis des années par le milieu
associatif (associations à but non lucratif) et par certaines formations
politiques bretonnes (non sectaires) a été vif et animé,
tant au niveau de la musique qu'au niveau linguistique, et il a sans doute contribué
à populariser des idées à la fois régionalistes
et européennes. Mais en l'absence affligeante d'une politique officielle
qui prendrait enfin en compte les réalités régionales,
ce sont les investisseurs privés qui viennent faire semblant de proposer
leur aide, prêts à emmagasiner les fruits de luttes auxquelles
ils ont été totalement indifférents auparavant. Ils réussissent
à se faire passer pour des régionalistes sincères - et
finissent peut-être par le croire eux-mêmes - alors qu'ils ne souhaitent
sans doute qu'un affaiblissement de l'Etat, ce qui laisserait le maximum de
champ libre à leur visées capitalistes.
Quelles constatations
as tu eu l'occasion de faire à ce sujet lors de tes déplacements
dans d'autres régions d'Europe?
J'ai pu constater qu'avec quelques variantes, le problème de la récupération
et le "recyclage" libéral d'idées régionalistes
se retrouve localement en Italie du Nord, en Espagne, en Irlande… Mais
pour plus de précisions, adressez-vous à des journalistes, car
c'est leur travail de mettre en lumière ce genre de déviances.
Plus globalement, c'est l'éternelle question du contrôle de la
culture et de sa place au sein de la société qui m'apparaît
comme l'un des enjeux cruciaux de ce début de siècle. Et ça,
j'ai pu le constater partout où je suis allé en Europe, et aussi
aux USA.
Peux tu nous dire
comment ta musique s'oppose de façon contestataire aux règles
que la loi du marché nous impose?
Ma musique ne s'oppose pas aux lois du marché. Simplement, le fait qu'elle
ne réponde pas de par sa nature aux exigences d'un certain formatage
esthétique ne la met pas en position d'être un objet de consommation
courante.
En cela elle s'oppose à une certaine conception de la musique qu'affectionne
le "marché" : assourdissante, matraquée partout et à
toute heure, immédiatement rentable, puis jetable tout aussi rapidement.
Quelles idées selon toi se dissimulent derrière l'appellation
"Produit en Bretagne"?
Au moins celle-ci : utiliser la vitalité culturelle bretonne du moment
pour en faire un argument de vente. Pour vendre quoi ? Tout ce qui rapporte
plus que la culture je suppose...
Il y a sans doute d'autres idées derrière cette appellation, mais
chercher à les mettre en évidence relèverait de l'enquête
journalistique. Or je le répète : je suis musicien, pas journaliste.
Comment expliques tu que parmi les membres du
jury, des acteurs du milieu culturel breton soient bien peu regardants par rapport
à l'image de ce prix ?
Je crois que les membres du jury sollicité par Produit en Bretagne sont
pour la plupart des gens sincères qui pensent agir efficacement pour
leur région et œuvrer pour son rayonnement culturel et économique.
Là où la culture bretonne est célébrée, ils
ne voient pas en quoi il pourrait y avoir un quelconque problème moral
ou une quelconque perversion.
C'est hélas une situation assez typique en Bretagne : après tant
d'années d'oppression culturelle, on se méfie souvent beaucoup
plus de l'Etat que des "providentiels" hommes d'affaires qui se redécouvrent
tout à coup des racines et des motivations bretonnes.
Il y a quelques
mois, tes questionnements sur le sujet à l'occasion des concerts du groupe
"An Tour Tan" auxquels tu participais ont entraîné un
certain flottement et à la suite de cela ton départ. Peux tu nous
en dire d'avantage?
J'avais effectivement posé plusieurs questions par écrit au pianiste
Didier Squiban sur la nature du sponsoring qui accompagnait son groupe An Tourtan
dont j'étais alors membre.
Oser poser ces questions m'avait valu d'affronter la colère du sponsor
en personne, d'ailleurs membre du comité Produit en Bretagne. J'avais
assez violemment réagi mais heureusement une discussion un peu apaisée
avait suivi. Ce que j'avais appris au cours de cette discussion avait suffisamment
confirmé mes doutes pour que je quitte An Tourtan la semaine suivante.