JEAN-MICHEL VEILLON
Flûtes traversières en bois

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Extraits d’une interview réalisée par Elouan ROLAND, flûtiste
(Octobre 2002)


E.R : Tu as été un des premiers à réintroduire la flûte traversière traditionnelle en Bretagne, comment as-tu découvert cet instrument ?

JM : Par l'écoute des premiers disques de The Chieftains. A chaque fois j'avais l'impression d'entendre un instrument un peu imprécis, mais en même temps très enveloppant. Puis j'ai entendu Matt Molloy sur le premier disque de Bothy Band. Du coup, je ne savais plus trop ce qui me fascinait le plus : la flûte ou la manière dont Matt Molloy l'utilisait ? J'avais appris à jouer sur une espèce de pipeau sommaire puis sur un tin-whistle, avec l'aide de ma sœur Patricia (qui jouait bien mieux que moi), mais je rêvais de trouver une flûte traversière en bois. Finalement j'ai trouvé une vieille flûte d'occase (Holzapfel, modèle à une seule clef, destinée en principe à la musique baroque) achetée à un surveillant du lycée de Dinan, où je faisais mes études.

E.R : Vers quel âge as-tu commencé la flûte ?

J-M :J'ai commencé à l'âge de 18 ans, en janvier 1977. (…)

E.R : Tu jouais déjà de la Bombarde me semble-t-il, qu'est-ce qui t'a définitivement fait opter pour la flûte, et au bout de combien de temps ?

J-M : Avant de jouer de la bombarde, j'étais danseur dans un cercle celtique (Fréhel) pendant quelques années. J'insiste toujours sur ce début car il explique pourquoi je connais assez bien les danses bretonnes, même si on ne me voit pas souvent danser. J'ai sonné au cercle, en couple avec Daniel Droguet (biniou koz), également fréhelois. Nous avions remporté le premier prix du premier concours de Monterfil (1976). Ayant rendu ma bombarde à mon départ du cercle en 1979, je n'ai plus eu l'occasion de sonner pendant plusieurs années. Mais je m'y suis remis au sein de Kornog (sur un "piston", une sorte de bombarde grave conçue et fabriquée par Youenn Le Bihan) puis au sein du groupe d'Alain Genty. (…) Ceci dit, bien sûr, la flûte est devenue l'instrument sur lequel je m'exprime le mieux. C'est un instrument "difficile à dompter" comme m'a dit un jour Matt Molloy -qui connaît bien la question ! - mais c'est peut-être ce côté difficile à dompter qui m'a attaché à la flûte.

La flûte est un instrument propice à l'errance, au rêve et à l'évasion, mais aussi à la méditation, à l'introspection et à la relaxation, c'est pourquoi on la trouve associée depuis la nuit des temps aux enfants, aux bergers, aux pâtres, ou à des aux personnages imaginaires (les Faunes dans l'Antiquité) ou mythologiques (Krishna dans les Vedas de l’Inde). C’est parfois un instrument de séduction, comme chez certains Indiens des plaines d'Amérique du Nord par exemple. Plus étrange, c’est un instrument qui Et c’est aussi un instrument associé à la magie ou à la sorcellerie. J'ignorais plus ou moins tout cela lorsque j'ai démarré, mais à force de prendre en compte toutes ces choses liées à la flûte, j'ai nourri une véritable passion pour cet instrument qui, dans mon cœur, a graduellement pris la place de la bombarde.

E.R : J'imagine que ta tête doit être pleine de souvenirs avec tous ces concerts partout dans le monde, mais je suis sûr qu'il y en a qui t'ont plus marqué que d’autres (les bons comme les moins bons), aurais tu quelques anecdotes à nous raconter ?

JM : Des souvenirs ? J'en ai quelques-uns en effet ! Mais ils sont trop difficiles à raconter par écrit. Enfin, je vais essayer d'en raconter un, plus ou moins lié à la flûte : C'était en 1983, au festival de Santa Marta de Ortigueira, en Galice. J'y jouais avec le groupe Kornog et juste après notre passage, à la tombée de la nuit, un déluge d'une violence incroyable s'est abattu sur la ville. Le festival avait lieu sur le port, en contrebas de la ville et la scène bâchée était partiellement construite sur pilotis. Un véritable torrent s'est mis à se déverser furieusement dans le port, de part et d'autre de la scène, charriant tout ce qui traînait par terre et jetant même à bas de leurs chaises roulantes des handicapés qui appelaient à l'aide. Les techniciens sonorisateurs et éclairagistes ainsi que de nombreux musiciens essayaient de mettre à l'abri ce qui n'était pas encore inondé, alors que la bâche recouvrant la scène commençait à crever de part et d'autre, libérant des hectolitres d'eau qui éclaboussaient bruyamment toute la scène. Ca criait de partout, c'était la panique totale. J'étais en pleine discussion (très agréable) avec une charmante galicienne lorsqu'on m'a appelé à la rescousse. Je ne pouvais pas rester sans aider les autres musiciens. J'y suis donc allé en confiant à la jolie galicienne la boîte en bois qui contenait à l'époque mon unique flûte traversière. Bien entendu je pensais retrouver rapidement l'une et l'autre (la fille et la flûte) à l'endroit abrité où je les avais laissées. Je ne pensais même qu'à ça. Quand je suis revenu, je n'ai retrouvé ni l'une ni l'autre. Après avoir cherché la fille, puis la flûte, puis encore la flûte, dans l'eau jusqu'au genou, je suis rentré à l'hôtel complètement désespéré. Le lendemain, la fille fut retrouvée, mais elle protesta qu'on lui avait demandé de dégager - car la zone était évacuée - après qu'on lui ait arraché la caisse de flûte sans ménagement. Elle avait essayé de me prévenir, mais elle n'avait pas pu revenir au site et ne savait pas où nous retrouver. Quant à savoir qui avait pris la flûte…

Encore plus abattu, je suis parti avec le reste du groupe au festival de Vigo, où je ne voyais pas bien ce que j'allais pouvoir faire sans instrument. Mais à l'arrivée sur le site, un comité d'accueil hilare m'attendait, avec la flûte intacte, au chaud dans sa caisse : c'était le groupe Galicien Milladoiro qui, en ramassant le matériel, avait aperçu la belle jeune fille avec une boîte d'instrument couverte d'autocollants bretons. L'un d'eux lui avait pris la boîte tandis que les gens de la sécurité l’expulsaient du site. Je n’ai jamais revu la fille, quant à la flûte, elle a eu encore quelques belles soirées avant de terminer tragiquement son existence sur un bateau-mouche à Paris ! Mais c’est une autre histoire…

E.R : Comment perçois-tu l’engouement pour la musique bretonne et celtique qui semble croître au Etats-Unis et dans d’autres pays étrangers ?

J-M : Il n'y a pas d'engouement pour la musique « celtique » aux USA. L'intérêt de quelques milliers de personnes sur une population de centaines de millions d'habitants ne peut pas vraiment être qualifié d' engouement". L'intérêt pour la musique « celtique » - et bretonne, même si cette dernière reste très largement ignorée - aux USA relève de motivations parfois très diverses : passion musicale certes mais aussi envie de se fondre dans un groupe aux goûts un peu marginaux ou simplement recherche d'évasion, ou bien intérêt pour sa propre généalogie (origines irlandaises ou écossaises) ou encore besoin d'un exotisme teinté de romantisme celtique… Quant aux autres pays étrangers, c'est plus complexe. Il est vrai qu'en Pologne, en Espagne ou en Italie, j'ai parfois rencontré des groupes de gens vraiment passionnés de musique bretonne, mais de là à parler d'engouement...

En Bretagne et en France en général, on peut parler d'engouement, même si le phénomène semble aujourd'hui régresser. Il est vrai que les médias semblaient avoir soudainement découvert l'existence de la musique bretonne. Mais peut-être qu'avec le temps, leur enthousiasme (et la rentabilité du sujet) va se dégonfler !…

E.R : Parfois tu donnes des cours de flûte pendant des stages à La Chapelle Neuve, y a-t-il d'autres lieux ou l'on peut te retrouver pour des stages ?

J-M : J'étais l'un des fondateurs de l'association Mod All qui a lancé le fameux stage de La Chap' avec Gilles Le Bigot, et plusieurs amis trégorrois ( J-J Henry, G. Derval, Y. Péron, I. Troadec…). J'y ai effectivement animé plusieurs ateliers avec Hervé Guillo (anciennement dans Storvan) mais j'ai ensuite décidé de laisser la place à d'autres flûtistes dont le talent et l’expérience méritaient d'être mis à la disposition de flûtistes débutants. Ainsi, nombreux sont ceux qui ont eu la possibilité de travailler à La Chap' avec Y. Alory, S. Morvan, JL Thomas, S. Barou ou R. Le Dissez.J'enseigne assez rarement, et seulement lorsque je peux grouper stage et concert.

E.R : As tu des projets dont tu pourrais nous parler, ou alors est ce top secret ?

J-M : Rien n'est top secret dans mes projets musicaux ! Je travaille (…) avec Lors Jouin (chanteur), Alain Genty (bassiste), Dom Molard et Hopi Hopkins (percussionnistes) : ce nouveau groupe s'appelle “Toud'Sames”, et nous avons également un projet de disque. Je travaille aussi en quatuor de flûtes avec Jean-Mathias Petri (flûtiste de Jazz lannionnais), Stef Morvan et J-Luc Thomas : ce quatuor s'appelle "Flûtes 4" et nous avons déjà donné quelques concerts. Là encore il y a un projet de disque, mais pas pour tout de suite car il s'agit d'une musique assez inhabituelle pour trois d'entre nous ! A plus long terme, je pense à une 3ème disque solo, car j'ai en tête des images sonores aussi obsédantes qu'insaisissables. J'essaierai de les concrétiser le moment venu. Je ne peux en dire plus, car pour l'instant ce n'est pas exprimable verbalement !

E.R : Enfin la question classique, quels conseils donnerais-tu aux débutants ?

J-M : Il faut pratiquer régulièrement et patiemment. Tenir son torse droit et essayer d'éviter toute tension inutile (crispation des doigts, poignets trop cassés, coudes placés trop hauts, diaphragme trop rigide, souffle trop fort…). Bref, essayer d'être le plus relaxé possible. De temps à autre, il est bon de s'enregistrer et de s'écouter, puis de recommencer en corrigeant ce qui ne va pas : précipitation et essoufflement, volume d'air, position des lèvres et justesse, position des doigts et souplesse d'exécution… Il est bon d’écouter attentivement les sonneurs, les chanteurs et les autres flûtistes. C’est souvent astreignant, mais il faut se dire que l'exigence dont on fait preuve envers soi-même sera tôt ou tard convertie en plaisir à s'exprimer et à donner sa musique aux autres.