JEAN-MICHEL VEILLON
Flûtes traversières en bois

Retour aux interviews

Interview mit Jean-Michel Veillon, September 2002
Extrait de l’interview disponible sur le site www.breizh.de

Quelle est la situation actuelle de tes projets musicaux ?

(…) très bientôt, je vais avoir le plaisir de jouer sur le disque de Gilles Le Bigot – premier disque solo – qui sortira chez Keltia Musique. Cet enregistrement démarre la semaine prochaine. Après ça, je vais retrouver le groupe Pennoù Skoulm (…) pour un nouveau projet de disque. On a commencé à travailler et ça devrait sortir pour (???…) tout dépendra des maisons de disques. Et autrement, l'autre projet, c'est un nouveau groupe – j'avais dû t'en parler un peu l'an dernier – qui s'appelle Toud'Sames, ce qui veut dire «Tous ensemble». Ce groupe me tient beaucoup à cœur parce qu’il me rappelle un petit peu un autre groupe dont j'étais un des membres fondateurs et qui s'appellait Barzaz – il y a plusieurs années – avec le chanteur Yann-Fanch Kemener.
Cette fois on s'est regroupé autour d'un chanteur qui s'appelle Lors Jouin (Laurent Jouin). Comme dans Barzaz il y a Alain Genty à la basse, et "Hopi" Hopkins aux percussions. La nouveauté, c'est que plutôt qu'un autre instrument harmonique (comme un clavier ou une guitare) on a pris un second percussionniste : Dominique Molard. Donc, notre musique est basée sur des tourneries rythmiques, des pulsions rythmiques et des scansions assez fortes. Hopi et Dominique alternent les rôles , l’un créant des ambiances sonores très libres et très aériennes (un percussionniste d'air en quelque sorte) et l’autre maintenant fermement le tempo et les dessins rythmiques (un percussionniste de terre !) puis vice et versa. Dominique Molard utilise beaucoup les tabla et un petit système composé d’une grosse caisse harmonique et d’un jeu de cymbales. Hopi utilise le djembé, les bongos, le talking drum, le bodhran, etc… Tous deux utilisent aussi le cajon, le bendir et une multitude de petites percus. C'est très intéressant comme formule.

Il y avait quelques concerts de cette formation cette année ?

Oui, nous avons joué à Saint Brieuc en octobre dernier. On avait joué au mois d'août de l’an passé à l'île de Rhodes. C'était d'ailleurs le premier concert sous le nom Toud'Sames.

Notre groupe était né d’une manière un peu spéciale lors d'un festival. C'était il y a deux ans et demi à Quimperlé : on m'avait proposé une « carte blanche » pour créer un nouveau répertoire avec des invités de mon choix. Et j'avais donc invité les collègues qui sont maintenant dans Toud'Sames, mais le groupe ne s’appelait pas encore ainsi, évidemment. La soirée avait été intitulée en breton : « En dro d’ar fleüt » (« Autour de la flûte »). Après ce concert on a finalement décidé de continuer cette expérience. Et juste après, nous avons été invités à participer à un festival en Grèce, sur l’île de Rhodes, par un musicien passionnant qui s'appelle Ross Daly. Ross joue de la lyra crétoise, et il vit en Grèce où il est très connu. (Il a souvent joué en Allemagne dans les milieux de musique traditionnelle). Nous sommes donc allés jouer à Rhodes, mais pour des raisons matérielles, nous n’avions pas pu aller à cinq musiciens, donc il nous manquait un percussionniste. Mais notre musique a été écoutée et appréciée malgré tout. Il y avait là-bas beaucoup de belle musique, avec des musiciens bulgares, tunisiens, grecs et suédois.

Depuis ce voyage, nous avons rejoué en Bretagne : à Saint-Brieuc, dans la grande salle de La Passerelle (scène nationale). Puis à Carhaix, à l’Espace Glenmor, puis au nouveau théâtre de Cornouaille à Quimper et nous avons aussi joué au festival de Lorient l'autre semaine. Notre prochain concert sera à la fête de Dastum à Pontivy.

Donc, tu vois, il est vraiment temps pour notre groupe d’avoir un disque. Je ne tiens pas absolument à faire des disques sans arrêt mais quand on a quelque chose d'important, d'assez fort à dire musicalement, je crois qu’il faut l’enregistrer. Je pense d’ailleurs que je ferai un nouveau disque solo quelque part en 2004, ou en 2005… Faire un disque oblige souvent à ranger une partie de son répertoire de côté et à passer à autre chose. En quelque sorte, enregistrer un disque aide à évoluer. Mais ce projet de disque solo passera après les projets dont je viens de parler. Chaque chose en son temps !

Ta lettre de refus du Prix Produit en Bretagne en 2001 : est-ce que tu avais reçu des réactions ?

J'ai eu beaucoup de réactions. Assez étrangement j'ai eu beaucoup de réactions du monde de la musique traditionnelle partout en France. Pas énormément de Bretagne, mais beaucoup du nord de la France, du centre de la France, pleins d'endroits – probablement parce que il y a eu un article dans le Trad Magazine (Dominique Le Guichaoua m'avait interviewé) dans lequel j'ai pu préciser un peu ma pensée.

Les réactions qui me sont parvenues, de Bretagne ou d’ailleurs, étaient positives. Et finalement je me dis que ma décision (due à ma mauvaise humeur – où à ma bonne humeur, je ne sais pas !) était utile. Il est très clair que beaucoup de gens voient ce qui m’a gêné et sont conscients des problèmes que j’ai cherché à mettre en lumière. Je m’en doutais depuis pas mal de temps, mais maintenant je suis sûr que beaucoup de gens s’inquiètent de voir la place démesurée du commerce -ou disons plutôt la place des lois du marché (du free-market system)- dans leur vie de tous les jours. Et dans la musique, comme dans le reste !

Je suis loin d'être le seul à me poser le problème, il y a beaucoup de gens qui se le posent. J'ai préféré dire non au prix Produit en Bretagne pour mettre précisément le débat au centre de nos préoccupations. Le débat est difficile à lancer et difficile à garder ouvert, car certaines personnes et certaines grosses organisations ne veulent pas en parler du tout.

Ce n'est pas leur intérêt d’en parler, ou plutôt c’est leur intérêt de ne pas en parler !

Étais-tu le seul à en parler en public ?

Oui et non. En ce qui concerne le petit monde de la musique traditionnelle bretonne c'est vrai, je suis un des seuls. Il y a quelques autres personnes qui en parlent, mais pas n’importe où, et surtout pas en public. Ils en parlent en privé.

Mais par contre, le problème de l'omniprésence et de l’omnipotence de l'économie et des lois du marché, c'est à dire du commerce et de ses lois, est beaucoup évoqué dans la presse. Le problème est beaucoup évoqué, mais peu de gens réagissent ! Et pourtant cette domination des lois du marché concerne tout le monde car dans tous les pays elle s’attaque aux systèmes sociaux, aux systèmes de santé, aux systèmes éducatifs, etc.. Tout le monde en parle et s’inquiète ! Ce problème se répercute à tous les niveaux de notre vie quotidienne, et j’ai pensé que je devais et que je pouvais le combattre sur le terrain artistique qui me concerne directement. J'avais envie d'en parler et le meilleur moyen de laisser une trace c'était de dire : moi, je me sens mal face à cette évolution sociale, économique et politique. Et ce prix Produit en Bretagne est totalement en harmonie avec la domination du commerce. Donc je ne veux pas et je ne peux pas assumer ce prix-là. Je ne le veux pas parce que je trouve que quelque chose ne va pas, que quelque chose est incomplet, absurde et mensonger : on prétend aider la langue et la culture bretonne mais en réalité il y complètement autre chose derrière, qui est la loi tyrannique du commerce avant tout !

Il n’y a pas que la Bretagne ! Je pense que d'autres contextes sont très révélateurs. Je pense en particulier à un certain personnage - je ne sais pas s'il est connu en Allemagne, mais en France il est évidemment très connu – et il a posé le problème de la tyrannie commerciale dans son domaine professionnel personnel : c'est José Bové. Il a réagi d'une manière différente, parce que lui, il a carrément démonté un fast food MacDonalds. Le problème que j’ai évoqué en refusant un Prix « commercial » lié à la culture bretonne, José Bové l’a directement combattu en agissant de manière radicale : un Mac Donalds mis en morceaux ! Je trouve qu’il a eu raison.

Pourquoi devrait-on faire passer tout après la recherche du profit. Est-ce que la culture bretonne n'est qu’une étiquette pour faire vendre ? Est-ce que "Produit en Bretagne" est vraiment une garantie de qualité ? Je n'en suis pas sûr du tout. Je trouve que Produit en Bretagne se moque du monde.

Je crois quand même que ce vaste débat démarre un peu en Bretagne. Il y a des gens qui en parlent. Mais c'est assez lent à démarrer car ici, les gens ne sortent pas des maisons en criant !

Hier soir encore j'étais à un grand fest-noz et, avec plusieurs collègues musiciens, on a parlé de ces problèmes. On a aussi parlé des labels, des maisons de disques, des producteurs, et de nos conditions de travail. Les musiciens en parlent de plus en plus...

Que penses-tu de la quantité de disques qui a été produite ces dernières années? Est-ce qu'il y a un public qui va acheter tous ces disques ? Est-ce que les musiciens bretons peuvent vivre de leur musique ?

Je pense que … non. Je ne pense pas que les musiciens peuvent vivre de ça. Je pense qu'il y a encore beaucoup de disques qui sortent, mais à mon avis ça va diminuer énormément dans les années qui vont venir. Il y a eu une vogue mais cette vogue, cette mode ont été créées par les médias et certaines maisons de disques – pas toutes les maisons de disques – afin d’attirer le maximum de monde (d’acheteurs) et de récolter le maximum de profit. La publicité crée un besoin et les consommateurs accourent en s’extasiant : ah, la musique celtique, la musique bretonne, ah les celtes ! Et les consommateurs consomment du celtique (musique, auto-collants, revues mais aussi crêpes, tricots rayés, sabots vernis, cidre bouché, etc…) C'est un mouvement de mode. Ca ne durera pas…

S’il est vrai que certains musiciens s’adaptent très bien à cette situation, d’autres en revanche s’y adaptent moins, et demeurent un peu silencieux. C'est un peu le cas des frères Molard qui pendant toute cette époque sont restés fidèles à leur exigence de qualité musicale mais n'ont pas fait beaucoup de disques. Pourtant ils avaient fait un travail considérable avec des groupes comme Gwerz. On les entend moins en ce moment mais je pense qu'on va bientôt les réentendre de nouveau. Dans Pennoù Skoulm, j'ai le plaisir et la chance de travailler avec eux.

Ceci dit, le phénomène commercial écrasant dont nous parlons n’a pas pu empêcher certains très bons disques de sortir. Il y a beaucoup de très bons musiciens en Bretagne de nos jours, donc il y a quelques très bons disques. Mais je crois qu’il y a aussi des disques qui n'étaient pas absolument nécessaires ou qui auraient pu mûrir encore quelques années avant de remplir les bacs des disquaires…