Préambule
Le courrier qui suit était destiné
à être lu lors de la remise des prix "Produit en Bretagne"
le mercredi 8 août dernier à Lorient. J'y explique pourquoi je
refuse à titre personnel le prix qui a été décerné
au Duo Veillon-Riou pour le disque "BEO!" (An Naër Produksion).
Ce refus peut paraître étrange au premier abord, puisque le disque
"BEO!" avait été présenté comme candidat
au prix "Produit en Bretagne". L'explication est tout simplement
que j'ignorais cette candidature, suite à un malentendu entre les membres
de la maison de disques An Naër Produksion et le Duo Veillon-Riou.
Dans ces conditions, et étant donné mon absence à la remise
des prix, il m'était difficile d'imposer aux membres de An Naër
Produksion une lecture publique de ce courrier. Une telle situation aurait été
inconfortable pour eux et injuste à leur égard, car un malentendu
n'est jamais la faute d'une seule partie.
Pour autant, mon refus d'assumer ce prix et les arguments qui le justifient
n'ont pas à rester dissimulés. Même en supposant qu'une
discussion préalable entre An Naër Produksion et le Duo Veillon-Riou
ait annulé la candidature du cd "BEO!", le contenu de cette
discussion et la nature du problème posé n'en perdraient en rien
leur importance.
C'est pourquoi je choisis aujourd'hui d'envoyer à plusieurs journalistes
le point de vue qui suit, laissé tel qu'il a été écrit
au début du mois d'août, quelques jours avant mon départ
en tournée à l'étranger (Belgique puis Grèce). J'ajoute
- et j'insiste sur le fait - que je souhaite ici susciter un débat plutôt
que déclencher une polémique, même si la colère envahit
certaines des lignes qui suivent. Le débat d'opinions est possible en
Bretagne, et je pense que nous souhaitons tous qu'il le reste, quel qu'en soit
le sujet.
Produit quelque part en Bretagne
Veuillez m'excuser de ne pouvoir être
parmi vous ce soir, mais au moment où vous écoutez la lecture
de ce petit communiqué, je suis en train de rentrer d'un concert à
l'étranger.
Malgré tout le respect que je porte à la plupart des personnes
qui constituent le jury de Produit en Bretagne, et malgré la
joie sincère que je ressens à constater la réussite objective
de la courageuse équipe d'An Naër Produksion ici encore nominée
pour deux productions (BUGEL KOAR et BEO!), je préfère refuser
d'accepter le Prix Produit en Bretagne.
Bien entendu, le fait que l'intitulé "Duo" m'associe évidemment
à mon ami et collègue Yvon Riou (absent ce soir pour raisons strictement
personnelles) ne signifie pas qu'il partage entièrement mon point de
vue. Simplement je préfère que mon refus personnel soit connu
et compris. J'aimerais donc résumer ici les raisons d'une telle décision.
Je ne suis pas un nouveau venu dans le monde
de la musique bretonne ou de la musique en général. Et ce que
j'ai pu observer ces dernières années ne déclenche pas
chez moi l'enthousiasme béat qui submerge plusieurs artistes et journalistes
régionaux sur le thème :
la culture Bretonne rencontre enfin l'Economie (avec un E majuscule)...
Parlons-en : de quelle culture s'agit-il ? Et surtout, de quel type d'économie
? Ne serait-ce pas précisément le type d'économie qui affame
les trois quarts de la planète ? …<
Quoi qu'il en soit, nous avons pu assister toutes
ces dernières années à la soudaine ruée de plusieurs
chefs d'entreprises locales sur tout ce qui peut contribuer à leur conférer
une image "bretonne", et plus largement sur tout ce qui peut les faire
passer pour de fervents défenseurs des cultures régionales. Tout
symbole celtique, tout faire-valoir un rien armoricain, tout soupçon
de culture du terroir, tout cœur peint en gwenn ha du, tout est
bon pour qu'ils viennent réclamer leur part ou leurs dividendes d'un
combat culturel qu'ils n'ont jamais mené, puisque ce combat a précisément
été mené par d'autres gens, bénévoles ou
non, militants ou non, bien plus humbles, beaucoup moins tapageurs, infiniment
moins voraces, des gens en somme peu soucieux de profit commercial.
Je pense que cette gloutonnerie obscène, et cette voracité sans
limites devraient tous nous questionner. Où étaient les chefs
d'entreprises à certains moments critiques du combat culturel et linguistique
Breton depuis les années 50 ? Pourquoi la Bretagne deviendrait-elle leur
argument de vente ? Pourquoi cette soudaine passion ? Pourquoi maintenant ?
Et pourquoi ce phénomène apparaît-il d'ailleurs bien au-delà
des limites de la Bretagne (en Italie par exemple) ?
Pour ma part, je n'y entrevois rien de rassurant quant à l'avenir des
cultures régionales et de la culture en général. De fréquentes
tournées à l'étranger m'enseignent mille exemples qui montrent
que la culture ne peut pas et ne doit pas être au service
du marché.
Revenons au cd "BEO!" : ce disque
a été presque entièrement enregistré en public à
Belfast, avec l'aide précieuse de plusieurs amis d'Irlande du Nord. On
pourrait donc faire remarquer qu'il n'est que partiellement "produit
en Bretagne " et qu' une telle appellation est quelque part un peu
courte. Mais il n'y a là rien d'étonnant car les enragés
du marketing se moquent du sens réel des appellations qu'ils créent;
les enragés du marketing veulent de la rapidité, des logos frappants,
une médiatisation tapageuse et une rentabilité immédiate.
Or c'est précisément ce à quoi je suis radicalement opposé.
Même la musique qui prend naissance dans mes rêves et mes projets
s'y oppose. La conception même de "BEO!", de la première
note de musique au dernier élément graphique de la pochette, s'oppose
à cette manie du logo et de la récompense commerciale. A la vie
et aux règles que les lois du marché nous imposent à tous
quotidiennement, je réponds par une musique que je souhaite opposée
et contestataire. Et voilà que les représentants des lois du marché
prétendent récompenser cette attitude ! Je refuse cette confusion,
ce malentendu et cette absurdité.
Messieurs les membres du comité Produit en Bretagne, je ne souhaite
nullement polémiquer d'avantage et j'admets bien volontiers que le marché
est nécessaire. Je comprends bien que les nécessités du
marché doivent présider à toute diffusion et à toute
circulation des produits.
Mais produit de consommation courante et production artistique
ne sont pas la même chose.
Un imperméable ou une livre de beurre ne véhiculent pas la même
chose qu'un livre ou un disque. Et cette remarque m'amène à constater
que, vous et moi, nous n'avons pas grand chose en commun. Certainement pas la
Bretagne en tout cas, ni aucune conception de production, ni même le sens
des mots. Quand je vois vos logos sur les boîtes de sardines, les caisses
de tomates, les vêtements de marque, les bouteilles ou les pubs de supermarchés,
cela ne me gêne pas particulièrement (d'autant que j'évite
plusieurs de ces produits, par goût personnel). Mais très honnêtement,
je préférerais ne pas voir ces logos sur la pochette de "BEO!",
où il y en a déjà suffisamment. Je ne sais pas si je suis
en position de refuser quoi que ce soit, mais si Produit en Bretagne
tient à récompenser quelqu'un, je suggère que ces récompenses
restent réservées aux entreprises et à leurs produits.
En aucun cas ces prix ne devraient concerner les productions artistiques.
Je sais que de nombreux artistes et producteurs artistiques pensent
ainsi.
En conclusion, je veux ici rendre un hommage appuyé à An Naër
Produksion dont l'équipe courageuse et confiante mérite bien plus
que tous les logos du monde.
Je vous remercie de votre attention et je vous souhaite une bonne soirée
à tous et à toutes, que vous partagiez secrètement mon
opinion ou pas.
Jean-Michel VEILLON (musicien)